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Benjamin Spark vu par Stéphane Corréard – Partie 1

« Ce qui nous incombe, c’est d’accomplir le négatif ; le positif est déjà donné »

— Franz Kafka, L’amour

Au commencement était le verbe, paraît-il. Commençons donc par le nom, son nom de Benjamin Spark dans une généalogie déserte. Se choisir un pseudonyme, c’est faire violence à sa lignée, rejeter le nom du père (souvent pour rester sain d’esprit). Du parcours de Spark, nous ne savons donc rien ; il a déboulé, vierge de tout antécédent, sur la scène de l’art en 2008. Hier ; il y a une éternité. Mais élire « Benjamin » comme nouvelle identité, c’est dans le même mouvement délibérément, par la force de la volonté, intégrer par effraction une famille d’adoption ; dans ce cas, la famille de l’art, bien sûr, famille sans cesse recomposée, brassée, avec ce qu’il faut de secrets, de consanguinité, de revirement de fortunes, d’accidents de lignées… dans laquelle le benjamin reste à tout jamais le « petit dernier », Dorian Gray, le chouchou, souvent. Quant à Spark, il sonne comme une onomatopée brillante, le son d’un uppercut, ou d’une collision brutale, ou alors le bruit aérien qu’émet le bouchon quand il saute, ou la bulle lorsqu’elle éclate à la surface d’une boisson, Spark comme sparkling, plus sûrement Champagne qu’eau gazéifiée, à moins qu’il ne s’agisse d’un breuvage nouveau, associant les vertus des deux, faisant tourner la tête des filles tout en facilitant la digestion.

Au commencement, donc, est Benjamin Spark, le fils caché qui vous tombe dessus, déjà adulte, l’esprit et le pinceau en ébullition, parfaitement étranger mais étrangement familier.« Le grand artiste, c’est celui qui n’était pas prévu au programme », aime à rappeler le critique et romancier Guy Scarpetta. « C’est pas facile d’être de nulle part… » susurre pour sa part Alain Bashung dans « Elsass Blues » (avant d’ajouter : « Ça m’amouse / Va falloir que je recouse »). Recoudre, suturer, pour sûr. Cependant, le pedigree de Benjamin Spark saute à la figure : fils du Pop et du Street Art, il en incarne une inédite réconciliation, celle de deux cultures issues de la rue, une par le « high », l’autre par le « low », rencontre improbable mais inéluctable de deux mouvements mus par des forces antagonistes. Quoique. Dans le premier cas, une bande de jeunes gens « beaux et intelligents » (pour reprendre la terminologie situationniste), déterminés à bousculer l’hégémonie des expressionnistes abstraits tenant le haut du bitume new-yorkais, soutenus par un marchand rusé, habité par un projet parfaitement parallèle, par la grâce d’une translation transatlantique : déboulonner la figure du Commandeur incarnée par Paris, alors capitale mondiale de la barbouille non-figurative. Dans le second, un jeune peintre isolé, Gérard Zlotykamien, dégoûté d’avoir été censuré à la Biennale de Paris en 1961, qui s’arme l’année suivante d’une bombe (mais de peinture, rassurez-vous) pour imprimer la silhouette de ses « éphémères » sur les murs lépreux du Paris de Doisneau. A peine sorti de l’adolescence, féru de judo, il prenait des cours à Fontenay-sous-Bois, dans le club animé par Jean Vareilles, et fréquentait ainsi assidûment Yves Klein ; d’ailleurs, il est l’un des quatre comparses qui ont tendu une bâche au bas de l’immeuble duquel ce dernier s’est élancé, en 1960 pour son légendaire « Saut dans le vide ». Rothko d’un côté, Klein de l’autre, en fin de compte le Street comme le Pop Art sont des rejets, au sens botanique, d’une forme de minimalisme, du monochrome, mais en négatif ; ils en reviennent comme on revient de l’enfer. Mais pour rire.

Bon, mais tout ça c’était il y a un bon demi-siècle bien tassé. Il s’est écoulé plus de temps entre l’irruption de ces mouvements populaires et urbains et nous, qu’entre les Demoiselles d’Avignon et les « Campbell Soup Cans » de Warhol, qu’entre Ravel et le Velvet Underground. Le benjamin Benjamin Spark l’a saisi mieux que personne : l’histoire de cette culture est aujourd’hui doublement caduque. D’abord parce que la peinture n’a cessé de témoigner de son incapacité à déborder durablement du cadre bourgeois dans lequel elle prospère toujours mieux qu’ailleurs. Ensuite parce que, issus tous deux de la rue, bien que de manière diamétralement opposée, le Pop comme le Street Art ne sont pas parvenus, sur la longueur, à conserver leur dimension profondément subversive et contestatrice, se noyant dans un nouveau paradigme, le design pictural, rejoignant en cela le constat global dressé par Hal Foster dans « Design & Crime » : « Ainsi le projet ancien de réconcilier l’Art et la Vie, que firent leur, chacun à sa manière l’Art nouveau, le Bauhaus et de nombreux autres mouvements, s’est enfin accompli, non en suivant les ambitions émancipatrices de l’avant-garde, mais en obéissant aux injonctions spectaculaires de l’industrie culturelle. Le design est l’une des principales formes prises aujourd’hui par cette sournoise réconciliation ».

C’est entendu, Benjamin Spark arrive trop tard, et au mauvais endroit. Mais, comme tout bon héros, il a su faire de ces handicaps une force, y puiser l’énergie d’une renaissance.

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