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Benjamin Spark vu par Stéphane Corréard – Partie 2

En son temps, évoquant le jazz et le roman noir, le romancier Jean-Patrick Manchette les décrétait eux aussi comme historiquement dépassés. Pointant en effet que le roman noir avait été inventé dans les années vingt, alors que l’activité mafieuse, sa corruption des autorités policières et politiques, leur concussion, la toute-puissance de l’argent et l’utilisation spectaculaire de la violence menaçaient jusqu’aux racines mêmes de la démocratie américaine, Manchette rappelait que, concomitamment, le jazz avait émergé afin que la conscience et la culture noires, niées, opprimées, réprimées, puissent simplement se signaler comme telles, en se mêlant puis en pénétrant la culture américaine tout court, jusqu’à donner naissance à partir de 1950 au Rock’n’roll, qui devait devenir le cri de ralliement et de soulèvement de la jeunesse occidentale des années soixante. La fin de la prohibition signait la disparition d’un certain gangstérisme (la consommation effrénée d’alcool par les détectives privés de Hammett ou Chandler avait montré la voie). De la même manière, l’avènement du rock’n’roll marquait inéluctablement l’extinction de la ségrégation. Notons cependant que cela ne signifie nullement que la place des noirs aux États-Unis soit devenue pour autant enviable, ni que l’argent-roi ou la violence aient désertés les villes… Mais ces armes que furent le roman noir et le jazz, si elles ont démontré leur efficacité, face à de tels ennemis ne sont qu’à usage unique : il revient aux générations actuelles d’en forger de nouvelles.

Romans noirs et Rock’n’roll : on aborde en plein l’essor de cette culture « pulp » qui irrigue tout l’art de Benjamin Spark, dérivée du nom de cette pâte à papier bon marché et recyclée sur lesquels s’impriment, de toute éternité, ces feuilletons pleins de, violence, de sexe et de fureur, ces illustrés sans prétention mais qui pénètrent au plus profond de l’inconscient collectif, cathartiques mais jetables car les efforts qu’on déploie pour s’en débarrasser sont à la hauteur de leur impact et de leur prégnance dans notre propre imaginaire.

Débutant véritablement comme peintre en 2008, Benjamin Spark se pose instantanément en héritier pétillant de cinquante ans de culture visuelle (« Out of the Past », proclame même fièrement une peinture de 2011), reprenant à la racine un projet pictural dont l’ampleur n’aura véritablement été envisagée que par son maître Erró qui, depuis la fin des années cinquante, a exploré systématiquement toutes les manières concevables de combiner les images, adoptant successivement (et parfois simultanément) tous les télescopages possibles, de la simple juxtaposition à l’intrication la plus fine, ancêtre es carambolages s’il en est. Un exemple particulièrement emblématique nous en est fourni dès le séminal « Big Time », peint par Spark en 2008 donc, véritable vortex de personnages et de signes, dont la réunion semble apparemment fortuite, dans une sorte de jeu de l’oie devenu dément, spirale spatio-temporelle où cohabitent Astro Boy et Spider Man, le logo Lucky Strike (dessiné par Raymond Loewy, à qui l’on doit aussi la bouteille de Coca Cola) et la fusée de Tintin, Che Guevara et Winnnie l’Ourson sans oublier, tout près du cœur de la cible, ou plutôt de l’œil du cyclone, des icônes de l’œuvre spéculative de Murakami ou de Wang Guanggyi.

Dès 2008 dans certains tableaux, puis plus systématiquement à partir de 2009, Benjamin Spark entreprend de superposer à ces complexes combinaisons d’images des sortes de grilles, tracées comme à la hâte en noir ou en blanc, comme à la craie ou d’un trait de marker rageur, qui en plus d’ajouter une dimension clairement agressive à l’image (ils apparaissent en référence à Basquiat, dans « Fruit Cage »), faisant s’entrechoquer « ligne claire » et « ligne crade », rajoutent une couche d’illisibilité, de brouillage, à la surface de tableau, entre le regardeur et l’image, manière paradoxale de proclamer, avec l’artiste Arnaud Labelle-Rojoux : « Détendez-vous, ce n’est que de l’art ».

Benjamin Spark est adepte de ce que Manchette qualifiait, oxymoriquement, flaubertiennement, d’« art industriel ». Mais sans résignation, car si cette expression peut désigner : « 1° l’immonde industrie du divertissement, en soi ; 2° la même en tant qu’elle s’est fondue dans le melting pot de la culture-marchandise », pour leur part il s’y résolvent, mais comme « 3° la même en tant que certains individus talentueux et furieux ont choisi de la pratiquer d’une manière contestataire et antisociale ». Ainsi, dès 2010, des slogans en forme d’injonctions émergent des magmas d’images de Benjamin Spark : « Save Me », « Impossible », « Holding Back the Tears », « No More Petrol »…

Il est indéniablement un peintre de genre, s’attachant au pittoresque de la vie quotidienne, mais perçue à travers le regard d’une catégorie bien précise d’individus : les super-héros. De cette catégorie, il adopte une conception toute warholienne, car leur pouvoir suprême se résume à frapper les esprits, et pénétrer toutes les couches de la conscience ; dans ce sens, Superman vaut bien Mao, le logo Chanel, John Lennon, et Spark leur adjoint les idoles de sa génération, Basquiat, Daft Punk ou Bob l’Éponge

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