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Benjamin Spark vu par Stéphane Corréard – Partie 3

Des super-héros, Spark avoue : « Batman me touche beaucoup. C’est le seul qui n’a pas de super-pouvoir. Pour compenser ça, il a travaillé sur le corps et l’esprit dans un sens d’union et d’harmonie. Et en plus, il est humble ». C’est un véritable autoportrait qu’il livre là. Plus il avance dans sa peinture, plus il recherche cette fusion (à prononcer à l’anglaise, comme dans fusion food), et sa peinture de genre devient une forme suprême d’agglomérat de tous les genres de peintures, définis en 1667 par André Félibien dans une préface des « Conférences de l’Académie » :

« Celui qui fait parfaitement des paysages est au-dessus d’un autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. Celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement ; et comme la figure de l’homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la Terre, il est certain aussi que celui qui se rend l’imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres … un Peintre qui ne fait que des portraits, n’a pas encore cette haute perfection de l’Art, et ne peut prétendre à l’honneur que reçoivent les plus savants. Il faut pour cela passer d’une seule figure à la représentation de plusieurs ensemble ; il faut traiter l’histoire et la fable ; il faut représenter de grandes actions comme les historiens, ou des sujets agréables comme les Poètes ; et montant encore plus haut, il faut par des compositions allégoriques, savoir couvrir sous le voile de la fable les vertus des grands hommes, et les mystères les plus relevés »

A la suite de Bosch ou de Bruegel l’Ancien (ne lésinons pas), Spark non seulement rejette les grands thèmes signifiants, historiques ou religieux, les allégories savantes, les commémorations grandiloquentes d’un événement en particulier posé comme séparé du brouillard médiatique, mais il les banalise délibérément dans un « big bang » pictural quantique, où l’œil ne sait plus où donner de la tête, sur-sollicité, noyé dans un océan d’images et de signifiants dans lequel le peintre ne veut surtout plus isoler une image unique « explosante fixe », mais bien rendre compte des débordements liquides du monde, du devenir-toile d’araignée de l’univers, faire entrer le bouillonnement magmatique du monde sur la scène, sans en atténuer ni le bruit ni la fureur, mais en les plaçant au contraire au premier plan.

Mine de rien, c’est un bon début pour un peintre, strabique qui doit constamment garder un pinceau qui dit merde à l’autre : quand Duchamp décriait l’odeur de la térébenthine, il y a fort à parier qu’il visait en fait l’illusoire ivresse des sommets que ses vapeurs occasionnent chez ses thuriféraires béats. Car l’amour de la peinture n’est rien s’il ne secrète simultanément son antidote, sa haine, le dégoût profond qu’inspirent sa complaisance profondément décorative, bourgeoise, son fard définitif. La qualité d’un medium tient entière dans sa plasticité, sa capacité à exprimer simultanément les contraires. Depuis le paradoxe du « Chat de Schrödinger », au moins, nous savons qu’un être (et a fortiori une pratique artistique) peut être à la fois mort et vivant : la question n’est plus tant de savoir « comment la superposition des états est possible dans le monde quantique » mais bien « pourquoi serait-ce impossible dans le monde réel que l’on observe à notre échelle » ?

C’est pourquoi les grands peintres d’aujourd’hui sont tous quantiques. Félix Fénéon, LE critique (selon le clairvoyant Jean Paulhan), qui se targuait de « mesurer au dynamographe la valeur d’une métaphore de Mallarmé » et de « réduire en équations les tableaux de Degas » l’a compris le premier, et a transmis son secret à Seurat. Alors que des régiments entiers de la peinture actuelle ont superposé à un écœurant amour de la peinture une infantilisante foi en l’image comme horizon indépassable, logiquement, c’est avec l’ordinateur que les peintres d’aujourd’hui ont trouvé la voie quantique dans la peinture, résolvant l’énigme du « Chat de Schrödinger » avec… une souris.

Les derniers tableaux de Benjamin Spark explorent cette fausseté dans toutes ses dimensions simultanément, avec un brio, une maestria même, que l’organisation de ses surfaces colorées à la manière d’un dashboard de Mac©® rend étourdissante, reprenant tout l’arsenal de la Pop culture actuelle, du « Big Mash-Up » au « Patchwork », et du « Chaos » au « Maelstrom », rejoignant les personnages de « L’Avventura d’Antonioni », pris dans « une aventure psychologique et morale qui les fait agir à l’encontre des conventions établies et des critères d’un monde désormais dépassé ».

Bien qu’il ait rendu en 2014 et 2015 un hommage aussi ironique que vibrant à l’ensemble de la presse imprimée francophone, L’Express, Libération, Le Canard Enchaîné et même Le Figaro, la peinture de Benjamin Spark évoque plutôt, et logiquement, les murs d’images de BFM TV, où défilent quotidiennement, où s’égrainent minute par minute (et encore la minute est-elle encore un étalon temporel incroyablement long) les petites et grandes tragédies de notre temps, où se font et se défont les réputations ou les légendes, où crépitent en moins de 140 signes, comme sur Twitter©® les opinions définitives qui seront invalidées dès le lendemain, où se déroule le rouleau compresseur des images, comme sur Instagram©®, dont la rencontre fortuite sur la table de dissection médiatique crée la nouvelle beauté, troublante, capiteuse, lourde comme un parfum trop musqué, discrètement écœurante comme une sirupeuse mélopée de girls band.

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