Benjamin Spark par Stéphane Corréard

Au commencement était le verbe, paraît-il. Commençons donc par le nom, son nom de Benjamin Spark dans une généalogie déserte. Se choisir un pseudonyme, c’est faire violence à sa lignée, rejeter le nom du père (souvent pour rester sain d’esprit). Du parcours de Spark, nous ne savons donc rien ; il a déboulé, vierge de tout antécédent, sur la scène de l’art en 2008. Hier ; il y a une éternité. Au commencement, donc, est Benjamin Spark, le fils caché qui vous tombe dessus, déjà adulte, l’esprit et le pinceau en ébullition, parfaitement étranger mais étrangement familier. « Le grand artiste, c’est celui qui n’était pas prévu au programme », aime à rappeler le critique et romancier Guy Scarpetta.

 

Le style Spark s’est forgé comme une petite histoire de l’art en accéléré. Sa peinture ne vient pas de la rue, mais remonte carrément à la grotte. Certains tableaux datés de 2004 par exemple évoquent une pratique rupestre qui trace un tiret supratemporel entre Lascaux, Chauvet ou Altamira et, disons, Dubuffet, et Basquiat. De fait, on pense aussi aux graffitis immortalisés par Brassai qui les embrassent tous ; cette pulsion ancestrale de l’homme de s’attaquer aux parois, d’y laisser sa trace, celle de ses espoirs, de ses fureurs, de ses défoulements comme de ses refoulements, conscients et inconscients. On se plait à évoquer l’angoisse de la page blanche à des écrivains ; mais le peintre lui, de tout temps, s’attaque plutôt à une toile noire, surchargée des traces sans cesse recouvertes de ses innombrables prédécesseurs.

 

Benjamin Spark se pose en héritier pétillant de cinquante ans de culture visuelle reprenant à la racine un projet pictural dont l’ampleur n’aura véritablement été envisagée que par son maître Erró qui, depuis la fin des années cinquante, a exploré systématiquement toutes les manières concevables de combiner les images, adoptant successivement (et parfois simultanément) tous les télescopages possibles, de la simple juxtaposition à l’intrication la plus fine, ancêtre des carambolages s’il en est.

 

Plus il avance dans sa peinture, plus il recherche cette fusion et sa peinture de genre devient une forme suprême d’agglomérat de tous les genres de peintures. A la suite de Bosch ou de Bruegel l’Ancien (ne lésinons pas), Spark non seulement rejette les grands thèmes signifiants, historiques ou religieux, les allégories savantes, les commémorations grandiloquentes d’un événement en particulier posé comme séparé du brouillard médiatique, mais il les banalise délibérément dans un « big bang » pictural quantique, où l’œil ne sait plus où donner de la tête, sur-sollicité, noyé dans un océan de signifiants dans lequel le peintre ne veut surtout plus isoler une forme unique, mais bien rendre compte des débordements liquides du monde.

 

Stéphane Corréard

Critique d’art et commissaire d’exposition